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Le blog de Cédric Maisse

GILETS JAUNES ET GARDE-À-VUE (un week-end particulier à Amiens)

29 Décembre 2018 , Rédigé par Cédric Maisse

Ce samedi 22 décembre 2018, je suis arrivé vers 15 heures à la place de la gare. Je n'avais pas spécialement prévu de venir au rassemblement des gilets jaunes, car nous devions tenir, comme tous les samedis, une permanence de la France insoumise dans notre local du 23 rue Allart à Amiens.

Je rejoins donc le rassemblement à vélo. Tout est calme.

Le cortège part vers le mail Albert 1er pour en rejoindre un autre qui venait de la Hotoie. La rue des otages est bloquée.

La manifestation retourne donc vers la place de la gare.

Là quelques policiers bloquent l'accès au marché de Noël.

Les autorités veulent visiblement préserver la «joie» consommatrice des fêtes de fin d'année.

Tout reste calme pendant une demi-heure. Pas de sono, quelques chants et un petit mégaphone pour donner un peu d'atmosphère joyeuse.

Et puis il y eut les premiers tirs de grenades lacrymogènes. Les projectiles retombaient régulièrement sur le carrefour de la gare. Les gens s'éloignaient.

Les esprits ont commencé à s'échauffer et les insultes à pleuvoir sur la police.

On percevait déjà bien la disproportion : d'un côté les jets « légaux » de grenades, de l'autre des injures...

Des manifestants ont commencé à renverser un panneau sur la chaussée.

Je ne sais que faire de mon vélo. Où l'attacher ? Il m'encombre d'autant plus que les grenades lacrymogènes éclatent non loin de moi...

La police charge plusieurs fois et finit par occuper la place de la gare tandis que les manifestants descendent le boulevard d'Alsace-Lorraine. Ils placent des plots de plastique de chantier au milieu de la rue. Certains détruisent à coups de barre de fer des horodateurs. Je pense alors à mes tracts dénonçant le stationnement résidentiel payant et à la volonté de la mairie de remplir les caisses que l'État lui vide sans arrêt... Casser un horodateur semble donc moins délirant qu'instaurer un péage pour utilisation de l'espace public.

A l'entrée de la rue du port d'amont, les manifestants barrent la route avec des barrières de chantier. Le rang constitué au maximum d'une cinquantaine de policiers s'arrête. La commissaire semble faire des sommations avec son mégaphone mais on n'entend rien. Sans doute fait-elle cela pour respecter la procédure....

Tous les vingt mètres, une nouvelle barricade est improvisée.

De grands conteneurs cubiques servant à collecter le verre usagé sont renversés. Quand la police franchit l'obstacle précédent, elle se retrouve sous une pluie de bouteilles, ça éclate partout sur le goudron.

Dans le quartier Saint-Leu, tout s'affole. Les policiers chargent en hurlant comme peuvent le faire des gosses dans une cour de récré. Ils courent parfois sur 300 mètres (ça doit être le maximum pour eux....) ou bien ils marchent au pas en frappant leur bouclier de leur matraque comme les légionnaires romains le faisaient avec leurs glaives du temps de la guerre des Gaules pour, par le rythme du bruit, impressionner leurs ennemis.

On s'aperçoit vite que la Préfecture n'a rien planifié. Les voitures continuent d'arriver au milieu des manifestants qui les avertissent qu'ils ne pourront pas aller plus loin et qui, aussitôt, les aident à faire demi-tour. Tension et panique ne font que croître.

Les fumées des lacrymogènes sont repoussées par le vent sur la police elle-même qui finit par comprendre qu'elle doit cesser le feu.

Des grenades tombaient même sur les capots des voitures.

Un gilet jaune reçoit un projectile dans le dos. Il est emmené à l'abri dans un bar tout proche.

La nuit tombe.

Le cortège arrive à la place Vogel et entre dans la rue du général Leclerc. Il y a des voitures partout, c'est l'heure de pointe. Aucune gestion du flux routier.

Les policiers ne peuvent pas charger au milieu des voitures en mouvement, c'est bien trop dangereux. Ils n'ont rien anticipé du tout. C'est sûrement pour cette raison qu'il y aura autant d'interpellations (vingt-six annoncées en fin de journée) afin d'essayer de faire oublier cette impéritie...

Sur l'esplanade Branly, c'est un déluge de grenades. Le cortège se disloque, ça part dans tous les sens. Je ne vois pas à temps qu'une colonne de fumée se déploie derrière moi. Je respire involontairement une grosse bouffée de gaz. Ma trachée se met à brûler. J'ai du mal à respirer. Un manifestant, équipé d'un casque sur lequel est écrit secours, me propose de l'eau ou du sérum physiologique. De l'eau. Il me tend une bouteille. Vide ! Je vais devoir me remettre tout seul...

Quelques instants plus tard, un manifestant m'accuse d'être des renseignements généraux (RG) parce que j'aurais fait, selon lui, des signes à la police en utilisant mon téléphone portable. Plus je proteste contre cette accusation, moins on me croit.

Dans la rue de Paris et à l'entrée de la rue Saint-Honoré, des manifestants veulent s'en prendre à moi en poursuivant ces accusations absurdes. C'est alors qu'intervient un ancien élève qui leur dit :

« - Mais non, c'est mon ancien prof d’histoire-géo ! »

Heureusement car je crois que certains étaient prêts à me frapper.

Cette soudaine violence s'explique par l'affolement généralisé : la police est en train de nous nasser. Elle bloque le bas de la rue Saint-Honoré tout en la barrant au-dessus de nous à l'angle de la rue Pagès.

Je ne sais pas quoi faire pour sortir du piège.

Je m'isole et me retrouve seul sur le trottoir.

Je n'ai pas de gilet jaune. C'est ce que l'on me reprochait cinq minutes auparavant.

Un CRS vient finalement vers moi. Il est énervé. Il exige que je montre mes poches.

Et c'est là que je me rends compte que j'ai fait une bêtise. J'avais ramassé un résidu de grenade pour le garder à des fins documentaires tout comme on peut conserver une tête d'obus de la première guerre mondiale.

Le CRS voit ça et m'accuse tout de suite de m'en être servi comme projectile. Je lui réponds, au contraire, que cet objet leur appartient et que je n'ai fait que le ramasser.

Il me décrète en état d'arrestation. Je dois m'asseoir avec d'autres interpellés sous un porche.

Comme je m'ennuie, je sors le Canard enchaîné. J'ai du mal à me concentrer pour lire vraiment. Je me donne alors une sorte de contenance pour m'abstraire de tout cela. Pas évident quand on vient d'assister à de violentes arrestations...

Contrôle d'identité.

Je suis le seul à avoir des papiers.

Un policier annonce alors qu'une déclaration orale entraîne une vérification qui pourrait durer quatre heures. Une garde-à-vue n'était pas forcément prévue...

Mais ça se durcit. La commissaire arrive et nous signifie que nous sommes arrêtés pour «attroupement armé». Je conteste cette qualification, elle me répond sèchement que c'est comme cela !

On me met les menottes et on me charge dans une voiture de police en compagnie d'un gilet jaune. Le conducteur nous lance :

« - J'espère que vous n'aviez rien de prévu pour ce soir... »

Et c'est parti. La voiture remonte rapidement la rue Saint-Honoré. Une fois arrivée au premier croisement, le gyrophare et la sirène se mettent à hurler. Effet magique : les voitures s'arrêtent ou se rangent sur le côté.

Les policiers engueulent copieusement les automobilistes qui ne s'écartent pas assez vite ou qui continuent leur route comme si de rien n'était.

On se gare dans la petite cour du commissariat. On entre dans le bâtiment sécurisé. Je me retrouve dans un couloir en compagnie d'une bonne vingtaine de personnes et on attend encore du monde... On me retire les menottes. On vérifie encore mon identité. Des fiches se sont substituées les unes aux autres.

On me prend en photo avec une feuille de papier sur laquelle on a écrit vite fait mon nom. Puis c'est la fouille. Deux policiers m'emmènent dans un bureau où, me disent-ils, cette fouille ne devrait pas en principe avoir lieu. Je retire, après avoir vidé tout le contenu de mes poches, tous mes vêtements sauf mon caleçon. Je dois retirer les lacets de mes chaussures, ma ceinture et ôter mes lunettes (c'est bien cela le plus gênant pour la suite).

On me fait entrer en cellule. On m'accueille avec des : « Ah, le prof d'histoire-géo ! »

Nous sommes dix en tout dans une cellule de 9 m2. Il ne faut pas être claustrophobe dans une pièce ne comportant que deux bancs en béton et deux pauvres petits matelas (dont un complètement écrasé) pour tout le monde. Les murs sur lesquels on a gravé plein de graffiti sont blancs. On se croirait dans les geôles du beffroi. Embastillés... D'ailleurs, le policier qui s'occupe des gardés-à-vue est nommé «geôlier».

Drôle de métier. Ouvrir et fermer des portes, apporter à boire dans un gobelet en plastique en précisant bien qu'il faut le garder (pour faire des économies?), escorter des gardés-à-vue aux toilettes...

La procédure, la toute sainte procédure entraîne des absurdités. Un compagnon de cellule, un Géorgien, porte des lunettes. Je lui fais remarquer ce privilège. Il en a eu besoin,dit-il, pour signer un papier et on a oublié de les lui retirer. Quand il va aux toilettes, le geôlier s'en aperçoit. On les lui enlève mais sans remarquer qu'il a gardé ses chaussures à lacets remises pour aller aux W.-C. Dans la nuit, le chef de section, s'étant aperçu que trois gardés-à-vue avaient leurs chaussures à lacets, vient déranger tout le monde. Procédure, procédure !

Avant la mise en cellule, on nous fait lire un papier et on nous demande si on veut voir un médecin et un avocat. Le médecin, je n'en ai pas besoin mais je décide de faire appel à un soutien juridique. Comme je n'ai pas de noms en tête, je recours à un commis d'office. Mes compagnons de cellule prétendent que cela retardera mon audition et, donc, ma remise en liberté. Tant pis. On a des droits, il faut en user. Il s'avère que cela ne retarde rien du tout.

La police fait courir cette rumeur pour son confort. L'avocate, qui est venue m'assister, m'a assuré qu'elle a deux heures pour venir et que, de toute façon, nous sommes retenus pour vingt-quatre heures...

En pleine nuit vient l'audition. Auparavant, je vois l'avocate, un peu de réconfort pendant l'entretien. L'officier de police judiciaire (OPJ) me fait décliner avec précision mon identité pour remonter jusqu'à mon service militaire. Il m'interroge sur le déroulé de ma journée. J'explique simplement que je suis venu pour manifester et témoigner. Deux questions me paraissent abusives :

«- Avez-vous déjà manifesté avec les gilets jaunes ?

- Avez-vous été manifester à Paris ? »

Il y aurait donc un facteur aggravant à avoir déjà manifesté ? Être allé à Paris enclencherait-il un complément d'enquête pour tenter de savoir si je n'ai pas eu un comportement inadéquat là-bas ?

Je dis aux deux inspecteurs que tout cela donne une bien mauvaise image de la justice en France et qu'en tant que professeur d'éducation civique, je témoignerai de cela. L'un deux se rebiffe en me disant que je n'ai pas à faire cela, que je ne suis pas professeur de droit. Je lui réponds que la justice est au programme de 4ème.

On m'ordonne d'allumer mon portable. Je demande à l'avocate si c'est bien légal. Elle acquiesce. Celui-ci une fois ouvert, le policier compte soixante-seize photos et vidéos, ce qui va dans le sens de mes déclarations mais je crains qu'il exploite les images que je n'ai pas pu trier pour les utiliser contre des tiers.

Bon, je signe le compte-rendu en rappelant bien que la manifestation est un droit constitutionnel.

Retour en cellule.

La nuit est longue surtout vers trois, quatre heures du matin. Je comprends que l'on puisse perdre la raison à force d'être enfermé. On étouffe. Et ces portes qui grincent, et cette soufflerie de la climatisation. Certains dorment sur le sol en béton, emmitouflés dans des couvertures de survie. Impossible de dormir.

C'est bien une punition, alors que la garde-à-vue est normalement une mesure destinée à faire cesser un délit ou à permettre une enquête en empêchant la personne arrêtée de communiquer avec l'extérieur.

Il me vient à l'idée qu'en rendant les cellules inconfortables on décourage les sans-abris de se faire arrêter pour passer une nuit au chaud. Tout cela est indigne.

Deux rassemblements ont eu lieu devant le commissariat, le samedi soir et le dimanche matin. À un moment, j'ai pu entendre le fameux « Libérez nos camarades ! » . La solidarité, ça réconforte !

Dans la matinée du dimanche, une inspectrice fait l'inventaire de mes affaires. Il est temps, juste quelques heures avant ma libération...

Je suis KO.

On met mon téléphone portable sous scellés parce que la police n'a pas le câble qui permet de l'ouvrir...

Vers midi, on annonce des libérations. Deux d'entre nous s'en vont. Puis vers 13 heures c'est mon tour.

Le comité d'accueil réchauffe le cœur. On me demande plein de choses : ce que l'on nous reproche, qui est encore dedans, qu'il faut envisager de bien se défendre pour la suite...

Il y a de réelles inégalités devant la loi. Dans ma cellule, des jeunes semblaient ne pas comprendre la gravité des faits que l'on pouvait leur imputer. On aurait cru qu'ils faisaient juste des heures de colle comme au collège. Un avocat ne leur semblait pas nécessaire, j'espère qu'ils ne vont pas trop souffrir de cette criminalisation croissante de l'action collective.

Notons que Madame Fouré, maire d'Amiens, a tout de suite voulu porter plainte contre les gilets jaunes pour des dégradations qu'elle estime elle-même limitées. Quand il s'agit des manifestations organisées par les agriculteurs de la FNSEA qui salissent les rues de notre ville, elle ne réagit pas..

La droite amiénoise se fait l'auxiliaire de la matraque et des injustices fiscales.

 

Cédric Maisse

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